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Omar DOURMANE













 
Professeur : Droit (Fiqh) et Fondements de droit musulman, Aqida, Sciences du Hadith, fiqh Addawa,    
questions juridiques contemporianes…..

Imam et conférencier dans plusieurs mosquées et Formateur des imams en matière de fiqh (droit musulman)
Fatwa@faculte-islamologie-paris.fr  

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Regroupement de deux prières canoniques en situation de résidence
 
Au Nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Que la bénédiction et le salut de Dieu soient sur le plus noble d’entre les Prophètes et Envoyés, notre Maître Muḥammad, ainsi que sur sa Famille et ses Compagnons.
 
Il est une question qui devient de plus en plus fréquente : « Est-il est ou non permis de regrouper deux prières prescrites alors qu’on est en situation de résidence ? »
 
Avant d’y répondre, j’aimerais rappeler une caractéristique que Dieu a conférée à l’homme, le distinguant ainsi des autres créatures. C’est la liberté totale et parfaite à laquelle l’homme ne cesse d’aspirer et qu’il cherche continuellement à réaliser. Participe de cette liberté à laquelle l’homme tient tant, la liberté de culte qui découle des concomitants de son dogme.
 
Le Musulman ne fait pas exception à cette règle. Lui aussi désire la liberté qui permet à l’individu de disposer sans opposition aucune de sa personne et de ses affaires.[1] Et il n’appartient à aucune créature en ce monde d’empêcher quelqu’un de s’acquitter de sa prière ; ce serait un acte blâmable qu’il faudrait absolument interdire. Le Noble Coran blâme les gens qui interdisent la prière à autrui : « As-tu vu celui qui empêche un serviteur [de Dieu] d’accomplir sa prière ? »
 
Nous disons cependant qu’en cas de nécessité et de difficulté extrême : Si les fuqahā’ (jurisconsultes) sont unanimes à dire que l’on peut regrouper les prières du Żuhr (midi) et du ‘Aṣr (après-midi) à ‘Arafa, le maġrib (coucher) et le ‘Išā’ (soir) à Muzdalifa, ils divergent sur la question de regrouper deux prières prescrites lorsqu’on est en situation de résidence.[2]
 
Le désaccord des fuqahā’ découle de l’interprétation qu’ils font du ḥadīṯ d’Ibn ‘Abbās : « Le Prophète () fit ensemble les prières de midi et de l’après-midi, puis celles du coucher du soleil et de la nuit, en l’absence de motifs tels que la peur ou la pluie. » Dans une variante : « Cela à Médine, et en l’absence de motifs tels que la peur ou la pluie ». On demanda à Ibn ‘Abbās : « Quelle était son intention ? – Il ne voulait pas mettre sa Communauté dans la gêne et l’embarras, répondit-il. »[3] Selon une variante : On demanda à Ibn ‘Abbās : Pourquoi a-t-il agi ainsi ? – Il voulait rendre les choses faciles pour sa Communauté. »[4]
Les fuqahā’ ont donné de ce ḥadīṯ des interprétations différentes et ont essayé de détourner son sens obvie de diverses manières :
Ainsi un groupe d’entre eux dit : Le regroupement de deux prières a pour cause la pluie, c’est ce que soutient l’imam Mālik dans son Muwaṭṭa’.[5] Or cet avis a été réfuté en s’appuyant sur l’une des variantes authentiques de ce ḥadīṯ où il est mentionné que le Prophète () regroupa deux prières en l’absence de motifs tels que la peur ou la pluie.[6]
Un autre groupe dit : L’on peut retarder l’accomplissement de la première prière jusqu’à la fin de son temps, puis s’acquitter de la seconde prière au début de son horaire légale. 
Cette manière de regrouper deux prières est appelée regroupement formel šūrī)[7]. Une telle interprétation a été elle aussi rejetée car le sens obvie que la coutume (‘urf) confère au terme regroupement ne l’admet pas, car chacune des deux prières a été faite en son heure canonique. Par ailleurs, regrouper deux prières est une permission générale qui concerne aussi bien la masse des gens que l’élite ; or la connaissance exacte du début et de la fin des heures des prières n’est pas connue de la plupart des gens de l’élite, a fortiori de la masse, ce qui réduit à rien le caractère général de cette permission.[8]
 
Muslim a rapporté d’après ‘Abd Allāh Ibn Šaqīq[9] : « Un jour, Ibn ‘Abbās nous a fait un sermon après la prière du ‘Ar qui se prolongea jusqu’à ce que le soleil se soit couché et que les étoiles se soient levées. Les gens commencèrent alors à dire : ‘‘La prière ! La prière !’’ Un homme issu des Benī Tamīm se dirigea vers lui et dit sans fléchir ni faiblir : ‘‘La prière ! La prière !’’ Ibn ‘Abbās lui dit : Tu veux m’apprendre la sunna ? Puisse ta mère te perdre ! Puis il dit : J’ai vu l’Envoyé de Dieu regrouper les prières du Żuhr (midi) et du ‘Aṣr (après-midi), puis celles du maġrib (coucher) et du ‘Išā’ (soir).
‘Abd Allāh Ibn Šaqīq dit : « Mon esprit en fut troublé, je me rendis alors auprès d’Abū Hurayra pour l’interroger à ce sujet, et il confirma les propos d’Ibn ‘Abbās. »[10]
 
Réfutant qu’il s’agisse dans ce ḥadīṯ du regroupement formel de deux prières, Ibn Taymiyya dit : « Même les moins versés dans la science n’ignorent pas que le regroupement formel est légalement permis. S’il s’agissait de cela, cet homme (‘Abd Allāh Ibn Šaqīq) n’aurait certainement pas été troublé. Il n’aurait pas non plus eu besoin de rapporter les faits à Abū Hurayra et le questionner à ce sujet. Le regroupement formel est une chose notoirement connue des musulmans. Ils savent qu’elle est permise. »[11] Ibn Taymiyya a autorisé le regroupement de deux prières.
 
Un troisième groupe s’est tenu au sens apparent du ḥadīṯ, permettant ainsi de regrouper deux prières en situation de résidence. C’est le cas d’Ibn ‘Abbās, le narrateur du ḥadīṯ, et d’Abū Hurayra (). C’est aussi l’avis prôné par beaucoup d’anciens imams parmi les Gens de la Famille du Prophète (Ahl al-bayt). C’est également la doctrine d’un groupe de juristes et d’imams Zaydites.[12]
 
Parmi les compagnons des Compagnons (tābi‘īn), il en est qui ont prôné le regroupement de deux prières. Ainsi Ibn Sīrīn[13] ne voyait-il aucun mal à réunir deux prières en cas de besoin ou autre à condition de ne pas en faire une habitude.[14] Certains fuqahā’ parmi les Mālikites[15], les Shāfi‘ites[16] et les Ḥanbalites[17] ont suivi son avis. Ce dernier avis est, selon nous, le plus convenable et le plus aisé à suivre car il s’accorde avec l’esprit de la Šarī‘a et concrétise les finalités de ses textes. En effet, il est difficile aux minorités musulmanes vivant en Occident d’accomplir, en hiver, les prières en leur temps canonique, les journées étant très courtes et le temps séparant les prières de midi et de l’après-midi très réduit. Ils éprouvent aussi une très grande gêne en été car le temps entre le Maġrib et le ‘Išā’ est très long. Il sied dès lors d’adopter cet avis stipulé dans les Textes (manṣūṣ ‘alayhi) car il permet d’éviter de commettre un grand péché, à savoir le fait que d’aucuns s’abstiennent purement et simplement de prier. Le muftī doit, comme le dit Aš-Šāṭibī, prendre en compte les finalités avant de répondre aux questions qui lui sont posées.[18]
 
Cette fatwā a été émise par le Conseil Européen des Recherches et de l’Iftā’, et par le Sheikh Al-Albānī dans son commentaire du ḥadīṯ d’Ibn ‘Abbās rapporté dans sa Silsila aṣ-Ṡaḥīḥa (2837)[19]. Ce dernier dit : « C’est là un texte stipulant le regroupement réel (ḥaqīqī), car dans la terminologie légale, lever la gêne veut dire lever le péché et la gêne. » Il dit ensuite : « Le regroupement de deux prières est permis seulement lorsqu’il y a gêne sinon il ne l’est pas, or cela varie selon les gens et leurs conditions. » Le Sheikh Al- Albānī (‹) prend ainsi en compte les individus et les situations des gens, lesquelles sont forcément différentes. Parmi les savants contemporains qui sont aussi de cet avis, il y a le Sheikh Al-‘Uṯaymīn (‹) qui dit : « Toutes les fois que l’homme peut difficilement s’acquitter de chaque prière en son temps légal, il est autorisé à réunir deux prières ensemble. » Il poursuit : « En tout état de cause, il est connu dans l’école Ḥanbalite que le regroupement de deux prières est permis. »[20] Cela dit, Dieu sait mieux de quoi il en retourne.
 
Sheikh Dourmane Omar est membre de l’Union internationale des savants musulmans et chef du département des études et sciences islamiques à la Faculté des sciences islamiques de Paris (FSIP)
 
[1]  Maqāṣid aš-Šarī‘a, Ibn ‘Āšūr, p. 391.
[2]  Marātib al-Iğmā‘, Ibn Ḥazm, p.45.
[3] Al-Mufhim, Al-Qurtubī ; 2/346-347 ; At-Tamhīd, 5/42 ; Al-Fatḥ, 2/208 ; Musnad al-’Imam Amad, 3/292 ; Ṣaḥīḥ Ibn Ḫuzayma, 1/408.
[4] Al-Muṣannaf, Ibn ’Abī Šayba; 5/390-391. Taḥqīq (édition critique) du Sheikh Muḥammad ‘Awwāma.
[5]  Voir le Muwaṭṭa’, 1/207-208. Dār Al-Gharb Al-Islami, taḥqîq (édition critique) du Dr Bashshâr ‘Awwâd Ma‘rûf.
[6]  Al-Mufhim, Al-Qurtubī ; 2/347 ; Šarḥ Muslim d’al-’Ubbī, 3/27.
[7] Baḏl Al-Mağhūd fī ḥall Abī Dāwūd, As-Sahārnafūrī,  vol 3, 6 /284-288 ; Šarḥ Sunan Abū Dāwūd d’al-‘Aynī, 3/405.
[8] Ma‘ālim As-Sunan, Al-Ḫaṭṭābī, 2/52, cité avec quelque liberté. Voir aussi Muslim avec le Šarḥ d’An-Nawawī, vol 3, 5, p.185.
[9] ‘Abd Allāh Ibn Šaqīq Al-‘Uqaylī, un narrateur de Bassora. Il est sûr, mais il était un adversaire des gens de la Famille du Prophète (nāṣibī). Ibn ‘Adiyy a dit : Son ḥadīṯ est acceptable, si Dieu le veut. Quant à Yaḥyā Ibn Ma‘īn, il a dit à son sujet : Il compte parmi les meilleurs d’entre les musulmans et son ḥadīṯ est inattaquable. Voir Mīzān al-I‘tidāl d’Aḏ-Ḏahabī, 3/153-154 ; Taqrīb at-Tahḏīb d’Ibn Ḥağar, p.307.
[10] Muslim avec le Šar d’An-Nawawī, vol 3, 5/184-185.
[11] Al-Fatāwād’Ibn Taymiyya, 24/81.
[12] Izālat al-Ḫaar ‘amman ğama‘a bayna aṣ-ṣalātayn fī al-ḥaḍar, Al-Ḥāfiż Abū al-Fayḍ Muḥammad Ibn Aṣ-Ṣiddīq al-Ġumārī, pp.112-113 ; Fiqh al-’Imām Ğābir Ibn Zayd, ğam‘ wa tartīb Yaḥyā Muḥammad Bakkūš, p.225. Voir aussi Matn Kitāb al-Azhār d’Aḥmad Ibn Yaḥyā, surnommé Al-Mahdī, avec son Šarḥ as-Sayl al-ğarrār d’Aš-Šawkānī, 1/191.
[13] C’est le compagnon des Compagnons Muḥammad Ibn Sīrīn, surnommé Abū Bakr, l’affranchi d’Anas Ibn Mālik. Il appartient à la seconde catégorie des gens de Bassora. Il a rapporté le ḥadīṯ d’après Anas, Zayd Ibn Ṯābit, Ibn ‘Umar, Ibn ‘Abbās, Abū Hurayra et autres. Il est décédé en l’an 110 de l’hégire. Parmi ses dires : « Lorsque Dieu veut du bien pour un serviteur, Il fait que son cœur l’exhorte à pratiquer le bien et à s’abstenir du mal ». Il disait aussi à celui qui l’interrogeait sur le songe : « Prémunis-toi envers Dieu dans la veille et tu n’auras rien à craindre de ce que tu vois dans le sommeil. » Ṡifat aṣ-Ṣafwa d’Ibn Al-Ğawzī, vol 2, 1/133-138.
[14] Ma‘ālim As-Sunan, Al-Ḫaṭṭābī, 2/55.
[15] Comme Ašhab qui l’autorise de manière absolue. Voir Al-Muqaddimāt d’Ibn Rušd, 1/186 ; Al-Muntaqā d’Al-Bāğī, vol 1, 1/255 ; At-Tawḍīḥ de Ḫalīl ‘Alī Ibn al-āğib, 1/513
[16] Comme Al-Qaffāl al-Kabīr aš-Šāšī et Ibn Al-Munḏir. Voir Rawḍat aṭ-ṭālibīn d’An-Nawawī, 179.
[17] Comme Ibn Taymiyya et le Sheikh ‘Abd Al-Qādir aš-Šaybānī al-Ḥanbalī. Voir Nayl al-Ma’ārib bi šarḥ dalīl aṭ-ṭālib, 1/133-134 ; Manār as-sabīl fī šarḥ ad-dalīl du Sheikh ’Ibrāhīm Ibn Muḥammad Ḍūyān avec le taḥqīq (édition critique) du Sheikh Al-Albānī, 1/130-133 ; Al-Fatāwād’Ibn Taymiyya, 24/72-84.
[18] Al-Muwāfaqāt, Aš-Šāṭibī, vol 2, 4/169.
[19] As-silsila aṣ-ṣahīha, Sheikh Al-Albānī, vol 6, 2/814-817.
[20] Aš-Šarḥ al-Mumti‘, 2/262.

 
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